Regards sur l'éveil Regards sur l'éveil
Café philosophique, littéraire et scientifique
 
 liensAccueil   FAQFAQ   RechercherRechercher   Liste des membresListe des membres   GroupesGroupes   Devenir membreDevenir membre 
 ProfilProfil       Log inLog in  Blog Blog 

Nicolas Bouvier: l'éveil au voyage

 
Ce forum est verrouillé, vous ne pouvez pas poster, ni répondre, ni éditer les sujets.   Ce sujet est verrouillé, vous ne pouvez pas éditer les messages ou faire de réponses.    Index du forum -> Littérature
Voir le sujet précédent :: Voir le sujet suivant  
Auteur Message
joaquim
Administrateur


Inscrit le: 06 Août 2004
Messages: 1421
Localisation: Suisse

MessagePosté le: Lu 16 Août 2004 21:42    Sujet du message: Nicolas Bouvier: l'éveil au voyage Répondre en citant

Le voyage, le vrai, comme celui qu’a effectué en 1953-54 Nicolas Bouvier entre Genève et le Pakistan, par la perte des repères habituels qu’il impose, par la désappropriation quotidienne de toute certitude et l’ouverture permanente au nouveau qu’il réclame, est un creuset propice à l’éveil.

Nicolas Bouvier a écrit lors de son voyage une expérience qui se rattache à l’éveil, de la manière la plus poétique et la plus candidement sensuelle qui soit:

“À l’est d’Ezrum, la piste est très solitaire. De grandes distances séparent les villages. Pour une raison ou une autre, il peut arriver qu’on arrête la voiture et passe la nuit dehors. Au chaud dans une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure tiré sur les oreilles, on écoute l’eau bouillir sur le primus à l’abri d’une roue. Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s’en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, et propos rares, en cigarettes, puis l’aube se lève, s’étend, les cailles et les perdrix s’en mêlent... et on s’empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s’étire, on fait quelques pas, pesant moins qu’un kilo, et le mot «bonheur» paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive.

Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible coeur.”
Nicolas Bouvier, L’Usage du Monde, Petit Bibliothèque Payot, 1963-2001, pp. 122-123.


heureux41


Dernière édition par joaquim le Lu 01 Août 2005 19:57; édité 1 fois
Revenir en haut
Voir le profil du membre Envoyer un message privé Envoyer l'e-mail Visiter le site web du posteur
Xavier de Pramont
Invité





MessagePosté le: Je 26 Mai 2005 18:34    Sujet du message: Personne pour répondre ? Tiens, comme c'est bizarre Répondre en citant

Bizarre en effet. Les auteurs qui ont ce pouvoir magnifique de faire sourdre délicatement une larme, d'abord l'oeil droit puis l'oeil gauche seulement ensuite, et ce sérum physiologique naturel est comme une bénédiction, tout homme que je suis ou prétends être, sont assez rares pour mériter que, de temps en temps, je me livre à une sorte de pélerinage sur le net, tapant de ci de là un "forum untel" ou "forum unetelle" (En fait pas de unetelle, ça me manque vraiment, je vais m'enquérir auprès de Ma Belle, il importe qu'au moins une de ses auteures préférées m'émeuve autant que le font un John le Carré, un Saint Exupéry ou... un Nicolas Bouvier).
Nicolas Bouvier, en effet, est de ceux là. Pourquoi ? Comment ? Rythme des mots, choix ciselé, images qui se forment, projection personnelle vers ce ressenti qu'il nous offre en partage, je ne sais vraiment pas. J'ai lu (ou relu ?), quinze jours d'affilée "L'Usage du Monde" dans une vieille maison corse, dehors, dans le jardin, à l'époque où fleurissent les orangers là-bas. Aujourd'hui, re-traversant le jardin du Luxembourg où j'ai mes repères depuis quelque temps, je me suis laissé happer par l'odeur des orangers en pot que l'on ressort tous les ans depuis bientôt trois cents ans de l'Orangerie du Jardin. Un jour, j'espère, si vous m'y autorisez, je vous conterai comment et par qui l'histoire de ces grosses plantes en pot si généreuses et fastueuses m'a été rapportée par le Jardinier en Chef du parc, en personne. Pas maintenant, j'aurais peur de prétendre à vos yeiux, mes amis, faire du "Nicolas Bouvier", et n'est pas Nicolas Bouvier qui veut, c'est un sacerdoce, un apostolat, un don réservé à peu d'entre nous, et qui se mérite à l'aune des pages noircies, égarées, perdues, ré-écrites de mémoire et de guerre jamais lasse contre l'absurdité de l''oubli.
Alors, je m'interroge, seulement, et en appelle à vous tous, glorieux absents d'hier, et présents de demain. Personne d'autre pour disserter un peu sur Nicolas Bouvier ? Ce serait bon de, parfois, n'être pas seul à se lire et se relire... Ce serait bon, aussi, de trouver dans la plume des autres comme l'écho de sa propre émotion.
Merci de me répondre, mes amis, et merci à l'administrateur du présent site de prendre de si beaux et si nobles risques.
Xavier de Pramont
Revenir en haut
joaquim
Administrateur


Inscrit le: 06 Août 2004
Messages: 1421
Localisation: Suisse

MessagePosté le: Ve 27 Mai 2005 1:23    Sujet du message: Répondre en citant

Bonjour Xavier, et bienvenue sur le forum! Smile

Bien sûr que nous aurions plaisir à connaître l’histoire des orangers du Luxembourg! Je m’y prélassais il y a deux semaines, regardant les jardiniers à l’oeuvre et pensant (si, si, j’y pensais) à ces générations de jardiniers qui chacun, avec ténacité et humilité, a conduit peu à peu le parc à ce degré précis de dosage d'ordre et de désordre qu’on observe aujourd’hui, et qui nous semble aussi naturel que nécessaire. Tant qu’on y décèle encore l’effort, une oeuvre n’est pas vraiment aboutie. Et pourtant, c’est l’effort et le sacrifice qu’elle cache et qu’elle contient qui fait sa grandeur.

L’usage du monde est un de mes livres préférés. C’est un de ces livres qui se déguste comme un apéro du soir sur une terrasse de vacances, et qu’il s’agit de faire durer si longtemps que la lecture elle-même devienne voyage, pour qu'on retire en le sirotant le suc accumulé en lui par le conteur, jour après jour. Nicolas Bouvier écrivait chaque jour au fil du voyage ses impressions sur le vif. Aussi le lecteur se trouve-t-il un peu désarçonné lorsqu’il parvient à la page 340, qui se joue à Quetta, presqu’à la fin du voyage, et apprend que les dernières 150 pages qu’il vient de lire n’ont pas été écrites au jour le jour, mais après-coup, une fois Bouvier de retour à Genève. C'est à cela que vous faisiez allusion, je pense, en écrivant:

Xavier de Pramont a écrit:
des pages noircies, égarées, perdues, ré-écrites de mémoire


Effectivement, Nicolas Bouvier raconte que son travail de tout l’hiver à été irrémédiablement perdu par l’inconscience d’un balayeur de chambre trop zélé. «Tout cet hiver étouffé, obscur, irrattrapable, écrit à la lumière du pétrole ou sur les tables du bazar où les perdrix de combat dormaient dans leur cage, par quelqu’un que je ne suis plus.» Le lecteur suit avec lui cette journée d’angoisse, et l’accompagne jusqu’à la décharge, le lendemain, à la recherche incertaine des reliquats de son oeuvre. On tremble avec lui, mais on sait en même temps, puisqu’on vient de les lire, que ces pages perdues ont été réécrites, si bien d'ailleurs qu'on n'y trouve aucune trace de rapiéçage. Cette perte redouble l’histoire qu’on a lue d’une autre histoire, d'une histoire perdue, une histoire qu’on ne peut que rêver, une histoire qui nous manque, qu’on regrette, mais qui devait disparaître afin que nous puissions lire celle qui s’étendait sur les 150 dernières pages, et surtout celle qu’on va lire dans les quelques pages suivantes, qui sans cette perte n'auraient pas été, partageant l'angoisse de l'auteur, mais rassurés par le fait même que le texte qu'on a sous les yeux, grâce auquel on l'accompagne dans son chagrin, nous prouve bien que le chagrin fut malgré tout surmonté. C’est ainsi qu’on se rend avec lui à la décharge, dans une page particulièrement dense, une page au carrefour de deux histoires, celle qui fut détruite et celle qui fut réécrite, les deux se fondant à partir de cet instant en un seul et même texte. Un moment crucial, pour Bouvier un gouffre béant, pour nous lecteur un retour au présent, car ce n’est à partir de cette page que nous le retrouvons, pour de vrai cette fois, au jour le jour. Une histoire qui commence sur les effluves d’une décharge dans laquelle l’ancienne a fait naufrage. Mais écoutons Bouvier:

    «A midi, nous étions à pied d’oeuvre, au coeur d’un cirque de montagnes chauves dans une plaine d’ordures noirâtres, semée de tessons étincelants. D’énormes bouffées délétères, régulières comme le souffle d’un dormeur, montaient en vibrant vers le soleil et brouillaient l’horizon. (...)

    Vues de près, ces ordures exprimaient curieusement la disette; des prélèvements successifs — domestiques, chiffonniers, mendiants infirmes, chiens, corbeaux — les avaient complètement écrémés. Timbres-poste, mégots, chewing-gums, bouts de bois avaient fait des heureux bien avant le passage du camion. Seul l’innommable et l’informe étaient parvenus jusqu’ici, réduits, après l’ultime nettoyage des vautours, à une pâtée cendreuse, acide et morte, pleine d’arêtes traîtresses sur lesquelles la pelle butait. Torse nu, un bâillon sur la bouche, le nez sur les culots d’ampoules, les écorces de melon curées jusqu’à la fibre, les morceaux de journal rougis de bétel et les tampons menstruels à demi calcinés, nous retenions notre souffle et cherchions une piste. On retrouvait dans ces détritus comme une image affaiblie de la structure de la ville. La pauvreté ne produit pas les mêmes déchets que l’aisance; chaque niveau a son fumier, et de légers indices témoignaient jusqu’ici de ces inégalités transitoires. A chaque pelletée nous changions de quartier; après les billes roses du cinéma Kristal, de vieux morceaux de film entremêlés de crevettes signalèrent la boutique de Tellier et le Saki Bar. Quelques mètres plus loin, Thierry explorait le filon plus cossu du Club Chiltan — journaux étrangers, enveloppes avion, paquets de “Camel” rongées par la fermentation — et sondait prudemment en direction de notre hôtel. La chaleur, l’odeur meurtrière et surtout les vautours empêchaient d’être à son affaire; sitôt qu’on s’interrompait pour souffler appuyés sur les pelles, ils trottaient vers nous, trompés par cette immobilité prometteuse, avec des cris d’une douceur écoeurante jusqu’à ce qu’une motte bien dirigée les informe de leur erreur. D’autres planaient lentement au-dessus de nos têtes, projetant sur notre tranchée une ombre de la taille d’un veau que nous préférions ne pas perdre de vue. On comprenait sans peine leur impatience; à voir ce qui nous retournions, ils n’étaient pas gâtés. Au milieu de l’après-midi, Thierry poussa un hurlement et tous les charognards s’envolèrent à la fois. Il brandissait l’enveloppe, souillée, bouillante, mais vide. En une heure de travail frénétique on retrouva encore quatre fragments déchirés de la première page, puis les pelles entamèrent un agrégat noir et misérable. On s’éloignait du Lourde’s Hotel. Inutile de chercher plus loin; cinquante grandes feuilles d’un papier solide représentaient un capital qui n’avait pas sa place ici.

    Rendus, traînant les outils, nous avons rejoint la voiture avec cette enveloppe brenneuse et quatre lambeaux de papier comme brunis au feu.

    Sur le dernier on pouvait lire... “neige de novembre qui clôt les bouches et qui nous endort”. Ici tout mitonnait, le volant brûlait les paumes, nos visages et nos bras étaient couverts du sel de la transpiration. Et la mémoire un rien enténébrée: épaisseur du froid, Tabriz, coeur de l’hiver?!?... j’avais dû rêver tout cela.

    Vers six heures, la prière du soir suspendit la fête. La ville reposait dans une lumière fruitée. Le long du canal, les flâneurs grommelaient leurs oraisons, prosternés entres leurs vélos renversés.»


Cet épisode est différent de tous les autres relatés au long de ce périple Suisse-Pakistan. C’est le seul qui ne nous soit pas simplement conté, mais auquel on prenne une part active. A travers lui, on recrée l’histoire qu’on croyait établie durant les 150 dernières pages. On se sent personnellement impliqué: le Nicolas Bouvier qu’on vient de quitter n’est pas celui qu’on croyait, n’est pas le voyageur empoussiéré rédigeant ses notes à l’ombre de sa voiture en panne, mais un autre Nicolas Bouvier, celui qui a vécu les douleurs qu’il nous conte à présent, et qui est allé chercher, dans les décombres de sa mémoire, à défaut de les avoir retrouvées dans la décharge de Quetta, les souvenirs qu’il a fait revivre sous nos yeux, dont il a extrait les saveurs et les parfums qui nous ont enivrés. Il a fait oeuvre d’alchimiste, il a transformé de le charbon en or, il a prolongé le voyage qu’il relate d’un autre voyage, au fond de lui-même, toute peine bue et innocence retrouvée, pour y chercher la vie qui y dormait. Le texte qu’il nous livre, et qui semble couler de source, est nourri de cette mort, de cette peine, et de cette renaissance. Il n’y parle pas de renoncement à soi ni d’humilité face à ce qui est, mais on le lit en filigrane derrière la forme ciselé de chacune de ses phrases.
Revenir en haut
Voir le profil du membre Envoyer un message privé Envoyer l'e-mail Visiter le site web du posteur
joaquim
Administrateur


Inscrit le: 06 Août 2004
Messages: 1421
Localisation: Suisse

MessagePosté le: Sa 18 Juin 2005 19:52    Sujet du message: Répondre en citant

Comme Xavier ne nous livre pas le récit promis, je vais laisser parler encore une fois Nicolas Bouvier dans un texte où les mots enveloppent le silence comme la nuit les étoiles.

«Quelques années plus tard, retour d’un long voyage, alors que je me réinstallais dans la vie sédentaire, je suis tombé (...) sur cette phrase:

    Voici le moment où le lac gèle à partir de ses rives
    et l’homme à partir de son coeur.
    “L’Aube”
    [in Holan, Douleur]

Il ne m’en fallait pas plus pour savoir que ce petit bouquin d’un éclat si sombre et si fraternel serait pour moi un compagnon de vie, un guide-âme pour le jeune Aliboron que j’étais, la leçon d’irrationnel dont j’aurais toujours besoin, une morale de l’échec fredonnée par un homme qui, comme un sage japonais, savait mieux que personne que si la poésie pouvait véritablement atteindre le coeur de la cible, le monde disparaîtrait et les étoiles s’éteindraient comme chandelles soufflées. Cette impossibilité à dire absolument la création, cette marche nocturne et tâtonnante vers un point d’eau que la fugacité, la précarité mais aussi la lourdeur de la condition humaine nous interdisent à tout jamais d’atteindre est sans doute le plus grand cadeau qu’un vivant puisse faire à son semblable. Parfois, comme dans ce jeu d’enfants où l’on crie: “froid, chaud, tu brûles”, les poèmes de Holan frôlent ce miracle qui est d’avoir un pied encore dans les mots, l’autre, déjà, dans le silence. Dans “Témérité” il rêve d’un texte d’une évidence si transparente qu’il en deviendrait invisible, “ne pourrait être lu que par un ange. Hölderlin, Nietzsche, Lorca, Michaux ont eux aussi approché, au péril de leur raison, ce point central, ce “quasar” où tout ne peut que disparaître, ce qui fait de certains de leurs poèmes autant de mantras salvifiques qu’on peut répéter dans le noir, lorsque tout se gâte.»
Nicolas Bouvier, La Chambre rouge et autres textes, Métropolis, 1998.
Revenir en haut
Voir le profil du membre Envoyer un message privé Envoyer l'e-mail Visiter le site web du posteur
Xavier de Pramont
Invité





MessagePosté le: Me 29 Juin 2005 22:03    Sujet du message: Tard mais jamais... jamais Répondre en citant

Joaquim
J'apprécie cette réponse. J'aime à ce point l'esprit de Nicolas Bouvier que je me suis permis de lui réserver une place de choix sur la version anglaise de mes pages web : http://seaplane.free.fr
J'ai la conviction que la véritable poésie est transfrontalière, transculturelle. C'est pourquoi j'ose faire l'apologie de cet auteur de langue française auprès de mes amis anglophones.
Briéveté de la présente réponse, mais aucune légèreté. A très bientôt.
Amitiés
Xavier de Pramont
Revenir en haut
Montrer les messages depuis:   
Ce forum est verrouillé, vous ne pouvez pas poster, ni répondre, ni éditer les sujets.   Ce sujet est verrouillé, vous ne pouvez pas éditer les messages ou faire de réponses.    Index du forum -> Littérature Toutes les heures sont au format GMT + 2 Heures
Page 1 sur 1

 
Sauter vers:  
Vous ne pouvez pas poster de nouveaux sujets
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets
Vous ne pouvez pas éditer vos messages
Vous ne pouvez pas supprimer vos messages
Vous ne pouvez pas voter dans les sondages


Powered by php B.B. © 2001, 2002 php B.B. Group
Traduction par : php.B.B-fr.com