Ne rien vouloir    ·    11 septembre 2009

Ne rien vouloir, cela ne semble pas si compliqué. Et pourtant… Ne rien vouloir, c’est aussi ne pas vouloir que ce “rien-vouloir” se produise. C’est ne pas se fixer de temps, se laisser tout le temps qu’il faut, ne pas attendre que survienne le rien-vouloir. Cette attitude contient à la fois un paradoxe et sa résolution. Car renoncer à atteindre le rien-vouloir, ce n’est pas vraiment rien vouloir, puisque c’est accepter de ne pas y arriver. Et pourtant, ne pas atteindre le but, c’est précisément cela, ne rien vouloir.

Pour ne rien vouloir, vraiment, il faut ne pas vouloir que quoi que ce soit se produise, même le rien-vouloir. Il faut se laisser le temps. Tout le temps. Laisser le temps libre de toute mesure et de tout projet. Cela veut dire en fait : cesser de faire du temps un futur. Sortir de la durée. Ne plus mesurer le temps en durée, mais en instants. Des instants vivants qui naissent neufs à chaque instant. C’est le temps qui fait tout. S’il devient présent, alors Je Suis.

Ces réflexions vous ont-elles permis d’entrevoir, mentalement, que ne rien vouloir, c’est sortir du mental ? Alors maintenant, faites-le, prenez-vous le temps, maintenant, et pas demain.

Être ou ne pas être “je”    ·    29 décembre 2008

Dire “je”. Être un “je”. Réaliser qu’on existe. Être le sujet d’une existence. Faire briller l’être en le découvrant “être pour soi”. S’étonner. Voilà le mot. Il faut être un “je” pour s’étonner. Ou bien est-ce l’affleurement d’un étonnement sur l’eau lisse de la conscience qui crée “je”? Oui, c’est peut-être bien cela. Une irrégularité dans la machinerie bien huilée des enchaînements mentaux, un accroc qui frappe, qui étonne. Et qui s’étonne. S’étonner d’être étonné. Voilà ce qui fait “je”. Une boucle qui se génère elle-même. La boucle étrange, comme la nomme Hofstadter. Une boucle totalement autonome. Tout peut la nourrir, n’importe quoi peut alimenter son étonnement, mais l’étonnement lui-même n’est dépendant de rien, il est entièrement sien, rien que sien. Il est vide de tout, hors soi. Il est “je”, et rien d’autre. Il est du coup aussi “rien”. Et cela redouble son étonnement. Ce qui en retour le renforce. Se découvrir n’être “rien” conduit l’étonnement qu’est “je” à sa pointe extrême. L’étonnement abyssal de n’être qu’un paradoxe. Une énigme dont la seule solution semble résider dans sa propre disparition. Accepter la vérité de n’être “rien”, cela ne pourrait, en toute logique, vouloir dire que disparaître. Et pourtant, accepter de n’être “rien”, et le faire, ne conduit nullement à disparaître, mais au contraire à intensifier l’étonnement, à lui donner toute latitude, et à devenir ainsi d’autant “plus” qu’on accepte de n’être “rien”. L’accepter totalement, s’abandonner tout entier à l’évidence de n’être rien, c’est se couler dans la vie qui nous crée, c’est devenir la vie par laquelle l’esprit “se” crée.

Certains prétendent que “je” aurait disparu de leur monde. Etonnant, non? Auraient-ils ainsi perdu la capacité de s’étonner? N’y a-t-il en eux plus d’étonnement à être étonné? Ils prétendent ne plus abriter le moindre “je” qui fasse obstacle à ce qui les traverse. Ils seraient devenus “ce qui est”. Tout ce qu’ils expriment ne serait plus “eux”, mais une parcelle du grand Tout dont ils font partie. Il n’est plus possible de les prendre à partie, car il n’y a plus nul “tu” face à soi, mais seulement un écho qui questionne la vanité du “je” qui s’étonne devant eux. Ils se donnent comme ayant trouvé la réponse en supprimant le questionneur. Et pourtant ils continuent de parler, de répondre à des questions (eux-mêmes n’en ont plus), en annulant le questionneur dans leur interlocuteur. Ne voient-ils donc pas qu’annuler le “tu” auquel ils s’adressent, loin d’être un geste silencieux qui ferait retourner la question au silence, est au contraire un geste bruyant qui nie précisément “ce qui est”. Car qu’y a-t-il au monde de plus essentiel que “toi”? Pourquoi continuent-ils d’ailleurs à parler, si ce n’est parce que, pour eux aussi, “toi” compte tellement?

Non, la négation ni la soustraction ne seront jamais une solution. On ne peut pas retrancher de l’être. On ne peut que l’assumer. Le paradoxe que “je” suis ne se résout pas par ma disparition, mais par ma découverte. Découvrir que celui qui me crée, celui qui crée mon être, c’est “je”. Et parce que cette découverte passe par l’acceptation inconditionnelle de n’être “rien”, elle apparaît aussi comme la solution non seulement vécue, mais aussi logique, de mon propre paradoxe.

Le sens des mots    ·    1 octobre 2008

Lorsque je nomme ce qui se dresse devant moi: “arbre”, ce mot que j’utilise pour désigner la réalité qu’il représente n’existe lui, nulle part dans la réalité. Les mots me servent à “voir” une réalité dont ils ne font pas partie. C’est à travers eux que la réalité s’éclaire pour moi, c’est grâce à eux que je m’en fais une représentation. C’est grâce aux multiples liens qui se tissent entres les mots que cette représentation devient cohérente. L’arbitre qui juge de la pertinence du sens qui se dégage de ces associations, c’est la raison. La raison puise sa légitimité d’arbitre non pas dans une parenté particulière qu’elle entretiendrait avec les objets réels, mais dans les lois qui la fondent. Ces lois sont réelles elles aussi, elles sont consistantes et têtues comme le sont les objets réels, bien qu’elles ne soient par matérielles. Elles sont spirituelles, ce sont les lois de l’esprit.

Je n’ai pas fini de m’étonner que la réalité m’apparaisse sous deux modalités distinctes: les impressions sensibles et les lois de la raison. Cette scission entre deux mondes nécessairement congruents pourtant, puisque tous deux réels, réclame quelque chose qui rétablisse l’unité. Ce quelque chose, c’est le sens. Le sens a pour mission de recréer la cohérence entre ces deux mondes réels qui m’apparaissent dissociés. Mission impossible, puisque la soif de sens est la signature justement de la scission que celui-ci prétend résoudre. On peut s’approcher d’aussi près qu’on veut de la vérité, on ne la touchera jamais. La réalité telle qu’on se la représente ne sera jamais parfaitement fidèle à la réalité. Elle tendra asymptotiquement vers elle, comme dans le paradoxe de Zénon, Achille se rapproche sans fin de la tortue, sans jamais la rattraper.

Examinons le problème sous un angle simplifié. L’amibe qui avance un pseudopode en direction d’un piège commet une faute qu’elle payera de sa vie. Seules survivront celles de ses congénères qui mettront en lien telle impression perçue par leur pseudopode avec la notion de danger. Le germe du sens est déjà présent dans cette démarche rudimentaire. En retirant son pseudopode, l’amibe aura établi un lien de sens, autrement dit elle aura acquis une connaissance. Cette connaissance n’aura rien d’abstrait: elle sera inscrite dans la chimie de son cytoplasme. Une protéine changera sa configuration suite au contact du pseudopode de l’amibe avec le danger, et cette modification de configuration sera un équivalent d’apprentissage. Ce sera une mémoire. Lors d’un contact futur avec le danger, cette protéine modifiée fera se rétracter le pseudopode.

Ce qu’on constate dans un processus de connaissance aussi rudimentaire que celui de l’amibe, c’est qu’il est entièrement matériel, et que nulle part la raison n’intervient: la force qui module la connaissance de l’amibe pour la rendre “vraie”, c’est la survie. Pour l’amibe, être en vie, c’est être dans le vrai, et mourir, c’est avoir fait une “erreur”. Il en va de même pour les cellules immunitaires: lorsqu’elles détectent un intrus, elles en avertissent leurs congénères. La détection, on le sait aujourd’hui, se fait par contact de l’intrus avec un récepteur présent à la surface de la cellule immunitaire. Ce contact produit une modification de la configuration protéique du récepteur, autrement dit la forme du récepteur se modifie, et cette modification déclenche une cascade de modifications en chaîne à l’intérieur du cytoplasme qui aboutit à la libération de messagers protéiques hors de la cellule. Ces messagers entreront en contact avec les récepteurs qui leur correspondent à la surface des autres cellules immunitaires, et déclencheront à leur tour une cascade de modifications à l’intérieur du cytoplasme de celles-ci. Il y a donc bien processus de connaissance, et même de communication. Il en va de même pour les abeilles dont a parlé Pierre ici. Il y a langage, mais un langage qui n’a pas grand chose à voir avec le nôtre. Pour les cellules immunitaires, la différence est évidente: c’est un simple mécanisme. Mais pour les abeilles, c’est plus délicat. Quelle différence y a-t-il entre leur langage et le nôtre? C’est que contrairement à nos mots, le leur colle entièrement à la réalité. Il est immergé en elle, il en fait partie et la prolonge, sans s’en distancier en rien.

Pour les abeilles, comme pour les amibes et comme pour les cellules immunitaires, la vérité, c’est la survie, et l’erreur, c’est la mort. Il n’y a pas de vérité et d’erreur au sens où nous l’entendons, donc pas de sens non plus à proprement parler. Imaginons qu’un virus attaque une ruche et rende les abeilles incapables d’effectuer correctement leur danse. Elles ne parviendront plus à retrouver les champs de fleurs, et la ruche mourra. C’est à ce titre seulement que l’erreur dans la danse pourra être désignée comme “erreur”. Ce n’est pas parce qu’elle transgresserait le code habituel, ni parce qu’elle violerait les lois de la raison, mais parce qu’elle conduit à la mort. Si un virus générait une “erreur” de danse qui rende le langage des abeilles plus simple ou plus efficace, la survie de la ruche serait mieux assurée, et cette “erreur” s’appellerait vérité. Rien n’est jamais figé dans le monde de la vie, tous les possibles sont ouverts, et vrais aussi longtemps qu’ils s’avèrent viables.

Dans le monde des mots, il n’en va pas ainsi. Dans ce monde, la pierre de touche de la véracité, c’est l’observation des lois de la raison, et non pas la survie. Dans la nature, la fin justifie tous les moyens. Dans la nature, celui qui survit a toujours raison. Les mots, eux, ouvrent sur un autre monde, dans lequel ce n’est pas celui qui survit qui a raison, mais celui qui respecte la raison, même si cela doit le conduire à la mort. Les mots créent un nouvel espace, situé entre la réalité matérielle et les lois de la raison, un espace régi par le sens, une sorte de béance à l’intérieur de la réalité, un endroit où apparaissent des choses radicalement nouvelles comme les notions de justice, de liberté, de vérité et de mensonge. Une béance que le sens cherche à combler en recousant l’un sur l’autre les deux versants matériels et spirituels de la réalité pour qu’ensemble ils constituent une unité cohérente. Tant qu’elle n’est pas comblée par du sens, cette béance est… étonnante. Percevoir cette béance, c’est être frappé d’étonnement.

Le jour où le premier étonnement d’être a jailli d’une conscience vivante, ce jour-là l’être humain est né. La matière a reflué pour laisser place à un éclat de pure lumière divine. Un espace hors de toute prévisibilité, totalement libre s’est révélé. La nature a conduit la matière jusqu’à la vie, et la vie jusqu’à la conscience, mais ce qui a surgit ensuite dans la béance entre la matière et l’esprit échappe à la nature. S’étonner d’être, c’est se faire origine de quelque chose qui n’a pas de commencement. C’est plonger dans un abîme sans fond, un abîme d’abîme. C’est devenir une question qui ne peut avoir d’autre réponse qu’elle-même. Et c’est effrayant. Alors on fait un pas de recul. Et la lumière divine chute dans les ténèbres.  Parce qu’on manque de foi en elle, on tente de se raccrocher à quelque chose, à une réponse qui puisse apaiser la question brûlante que l’on se découvre être. On se met en quête d’un sens qui nous raccrocherait à une réalité devenue brusquement distante. Une réalité perdue là-bas, sur l’autre rive, une réalité “autre”, située hors de “mon” monde. Si elle est devenue “autre”, c’est parce que le sens que j’ai tenté de lui conférer l’a dégradée en une simple représentation, fidèle peut-être, mais distincte de l’original: “ma” représentation du monde. Et je me retrouve enfermé en elle, incapable de saisir de la réalité autre chose que ce sens que je lui confère. Je me retrouve piégé dans le monde du sens pour avoir commis la folie de me chercher en lui, au lieu de me laisser simplement être. C’est vrai, être un abîme, c’est plutôt effrayant. J’ai manqué de confiance en l’abîme, je n’ai pas eu assez de foi pour maintenir ouverte la question que je suis, j’ai voulu en saisir le sens et je me retrouve piégé dans une quête de sens véritablement sans fin.

Les mots que j’écris là sont paradoxaux, car si on en lit simplement le sens, si on en reste au niveau du sens, on reconduit l’aveuglement qu’ils cherchent justement à dissiper. On en fait des mots menteurs. Mais si on les suit comme on emprunterait un chemin pour découvrir un paysage, sans chercher en eux un sens qui nous révélerait, mais une invitation au contraire à renoncer au sens qui masque le paysage nu, on leur insuffle alors, par la présence et la non-saisie qu’on exerce ainsi, une vie qui les rend vrais, et aptes alors à délivrer leur message. Pour les comprendre vraiment, il ne suffit pas de les comprendre, mais de les laisser être, comme des pierres formant un gué. Si on sait alors se laisser porter par eux, on en révèlera le véritable contenu, parce que ce qu’ils cherchent à dire, c’est que “je” suis hors du sens, en même temps que “je” suis le seul véritable sens de la réalité.

Toute la difficulté est là: ne pas décapiter l’étonnement d’être, ne pas éteindre la question brûlante que l’on est par une réponse qui nous enfermerait dans le sens qu’elle prétend détenir. Être simplement présent à la question que l’on est, c’est cela la vraie réponse.

[Edit] Après bien des recherches, je ne trouve pas dans la littérature scientifique la confirmation de la capacité d’apprentissage que je croyais appartenir aux amibes. Je rectifie donc ce détail matériel, ce qui ne change toutefois rien au principe de ma démonstration, dans la mesure où l’exemple que j’ai donné des cellules immunitaires, et mille autre qu’on pourrait encore citer, confirment le fait que le processus d’apprentissage s’inscrit bel et bien comme une trace dans la matière.

Les mots    ·    3 septembre 2008

Les mots s’interposent toujours, quoi que je fasse, entre moi et le monde. Ils créent une image du monde qui me sépare de lui et qui me prend en otage. Moi qui parle, je le fais dans ma représentation du monde. C’est en elle que je me nomme et que je nomme les êtres et les choses qui m’entourent. Je n’ai pas accès directement à ceux-ci, mais seulement à l’image que je m’en forme. Et lorsque ce moi-là commence à s’interroger sur lui-même et sur son rapport au monde, c’est toujours dans sa représentation des choses qu’il le fait. C’est toujours à travers les mots qu’il cherche une réponse, mais ceux-ci sont bien incapables de le renseigner, puisque c’est justement sa dépendance à leur égard qui est en question. Il veut se convaincre qu’il possède une essence indépendante des mots. Peine perdue, comme nous le confirment aussi bien la réflexion philosophique que les découvertes des neurosciences modernes (cf. Hume et Varela).  Sa quête est proprement désespérée.

Pourtant, s’il va jusqu’au bout de sa quête, si au fond de son désespoir, il renonce à tout, même aux mots, surtout aux mots, alors il tombe sur cette réponse inattendue: il n’y a pas de problème. Le problème naît avec les mots, et disparaît avec eux. Le problème du rapport entre moi et le monde n’existe que dans les mots, pas dans la réalité. La seule frontière entre moi et le monde, c’est les mots. Il n’y en a pas d’autre. Et ce moi qui naît d’eux n’a pas plus de réalité qu’eux: je ne suis littéralement “rien”. Réaliser qu’on est “rien”, non pas en se le disant avec des mots, mais le réaliser vraiment, c’est naître pour de bon. C’est réaliser qu’on est né depuis toujours. Qu’on est consubstantiel à l’être de ce monde dont les mots nous séparent.

Mais comment le dire avec des mots? Comment parler, avec des mots, de quelque chose qui se trouverait hors de leur portée? Plus j’y réfléchis, et plus je m’enfonce dans une impasse.  On n’en sort pas, vraiment. Ou plutôt, c’est toujours de la même manière qu’on en sort. En acceptant ce qui est, en acceptant la contradiction dans laquelle on se trouve empêtré, sans chercher à tout prix à la solutionner dans les termes qu’elle propose. J’accepte que je suis impuissant à me dégager des mots. A ce moment-là, miracle, je m’aperçois que ce que je voulais dire d’un au-delà des mots se déroule là devant moi, sous mes yeux qui ne savaient pas voir, tout occupés qu’ils étaient par le but qu’ils poursuivaient, par le contenu des mots. Au moment où je lâche prise, mes yeux s’ouvrent à quelque chose qui leur échappait jusque là et qui pourtant leur… crevait les yeux: la scène dans laquelle j’étais moi-même impliqué en jouant à cache-cache avec les mots. Au moment où je prend recul par rapport à mon but, m’apparaissent les efforts désespérés que je faisais tantôt pour me défaire de la tyrannie des mots, et je me retrouve comme si j’assistais à un spectacle, une sorte de ballet que j’aurais dansé peu avant avec les mots, un spectacle muet, sans mots, qui constitue à ce titre une réponse au problème contre lequel je me heurtais. L’acceptation de mon enfermement dans les mots exemplifie la sortie hors des mots, puisqu’elle me permet de prendre du recul face à eux et de me dégager ainsi de leur emprise. Et si vous m’avez suivi, vous aurez vu vous aussi, à travers les mots, le ballet muet qui se joue derrière eux.

Il y a deux fils, dans ce texte, comme dans tout texte: l’un, c’est ce que les mots veulent dire, le sens du discours, et ce fil-là n’échappe pas à la dictature des mots; l’autre, c’est ce qui conduit l’auteur à utiliser les mots comme il le fait; ce fil-là est non verbal, comme dans tout texte, bien qu’aussitôt qu’on veuille l’exprimer, on en fait un nouveau texte, verbal cette fois-ci. La particularité du texte ci-dessus, qui le rend d’ailleurs particulièrement indigeste, c’est qu’il verbalise son propre niveau infra-verbal, en prenant les mots à témoin de leur propre activité tutélaire. Du coup, il touche un fond, car il n’y a plus pour lui de nouvelle analyse infra-verbale à mettre en route pour expliquer avec des mots ce qu’il aurait dit en-deçà des mots, puisque ce qu’il dit de son niveau infra-verbal, ce sont des mots, bien entendu, mais des mots qui disent la réalité ultime des mots. Il regarde les mots le prendre au piège, et en les laissant faire sans se prendre à leur jeu, les regarde exprimer eux-mêmes leur propre vérité. Qu’il n’est dès lors plus possible de mettre encore une fois en mots à un niveau plus profond, car il n’y a pas de niveau plus profond. On touche la réalité des mots, ou plutôt la réalité de leur capacité d’enfermement dans le virtuel. Voilà une jolie illustration, je trouve, de cette vérité qui balise le chemin: ce qu’il est impossible de faire lorsqu’on veut le faire, se fait lorsqu’on accepte sa propre impuissance à le faire.

PS. Désolé pour cet article tarabiscoté. J’ai beau le remanier, il garde un côté hermétique, comme si les mots refusaient cet auto-sabotage que j’exige d’eux. Aïe!! c’est reparti

Des cimes aux étoiles    ·    26 août 2008

On ne saurait tomber dans les étoiles sans s’être d’abord hissé vers les cimes. Se hisser vers les cimes, c’est faire face à la conscience tragique d’être séparé, c’est ne pas la nier, ne pas la mettre de côté, mais l’interroger, la serrer d’aussi près que l’alpiniste serre la paroi qu’il affronte. Le remède se trouve dans le mal, et nulle part ailleurs. Le salut proviendra de cette conscience tragique elle-même, aussi improbable que cela puisse paraître.

Quand on est piégé en elle, tout notre horizon s’y engloutit. Elle nous recouvre comme une chape de plomb. Et on sent bien, on sait, que cette chape, c’est soi, et on est convaincu du même coup que rien ne pourra jamais nous en défaire. Sinon l’oubli. Et l’on en vient à prier pour la dissolution du moi. Pour qu’avec lui s’efface la chape de plomb. Alors qu’au contraire, c’est d’elle seule que peut venir le salut. Car elle n’est chape de plomb que par l’effet de notre propre paresse. C’est notre propre inertie qui nous rend si pesants à nous-mêmes, si lourds que nous nous plombons nous-mêmes. Refuser de voir cette inertie, vouloir l’oublier, attendre qu’elle se dissolve, c’est en redoubler le poids. Alors que la regarder dans les yeux, sans ciller, affronter la conscience tragique sans se reposer sur rien d’autre, et surtout rien d’acquis, se tendre tout entier vers l’énigme qu’elle constitue, c’est la faire basculer de manière inattendue vers sa propre réponse. Car en ne laissant rien d’autre que cette inertie, ce vide, ce “rien” en somme, emplir le champ de sa conscience, et en usant toute son énergie à le voir simplement, sans rien vouloir en changer, c’est moi qui change, parce qu’au lieu de tirer ma substance de toutes les impressions que j’accueille d’ordinaire passivement, de manière inerte, je la tire de moi, d’un moi qui se révèle par l’intensité de sa présence, et qui du coup devient substantiel, comme une cime que j’arpenterais. Et si, en touchant cet être que je suis, je ne m’y agrippe pas, mais que je le lâche, comme un alpiniste qui poursuivrait son ascension une fois la cime atteinte, sans se croire arrivé, alors là, vraiment, je bascule dans les étoiles.

“Il n’y a rien à faire puisque tout est là.” Oui, bien sûr. Quand on est dans l’acceptation vivante, c’est évident. Mais quand on est empêtré, c’est plus compliqué. Accepter ce qui est, lorsqu’on est conscience tragique, c’est accepter cette conscience tragique. Non pas passivement, puisque c’est justement parce qu’elle est passive, morte en somme, qu’elle est tragique, mais l’interroger de tout son être. On devient alors interrogation vivante, et c’est cela – être vivant – la réponse.

Il ne suffit pas de dire : “Il n’y a rien à faire puisque tout est là.” Pour que cette phrase devienne vraie, il faut en faire un geste, il faut devenir soi-même le geste d’acceptation qu’elle exprime. Simplement la dire, c’est la trahir, puisqu’au lieu de la vie que les mots promettent, elle n’en est que le cadavre.

J’ai essayé ici de faire vivre les mots, et ils ont exigé de moi que je devienne vivant pour les façonner. Ils sont là maintenant, posés sur l’écran, comme des coquilles vides, attendant qu’un lecteur, en les habitant un instant, leur redonne vie. Pour moi, ils sont déjà morts.

Si je les lâche quand même sur la toile, petites étoiles perdues, c’est parce que ce qui les a fait naître, c’est la promesse d’une communion muette avec ceux qui sauront voir à travers eux la même lumière que… celle qui les a fait naître.