Dire “je”. Être un “je”. Réaliser qu’on existe. Être le sujet d’une existence. Faire briller l’être en le découvrant “être pour soi”. S’étonner. Voilà le mot. Il faut être un “je” pour s’étonner. Ou bien est-ce l’affleurement d’un étonnement sur l’eau lisse de la conscience qui crée “je”? Oui, c’est peut-être bien cela. Une irrégularité dans la machinerie bien huilée des enchaînements mentaux, un accroc qui frappe, qui étonne. Et qui s’étonne. S’étonner d’être étonné. Voilà ce qui fait “je”. Une boucle qui se génère elle-même. La boucle étrange, comme la nomme Hofstadter. Une boucle totalement autonome. Tout peut la nourrir, n’importe quoi peut alimenter son étonnement, mais l’étonnement lui-même n’est dépendant de rien, il est entièrement sien, rien que sien. Il est vide de tout, hors soi. Il est “je”, et rien d’autre. Il est du coup aussi “rien”. Et cela redouble son étonnement. Ce qui en retour le renforce. Se découvrir n’être “rien” conduit l’étonnement qu’est “je” à sa pointe extrême. L’étonnement abyssal de n’être qu’un paradoxe. Une énigme dont la seule solution semble résider dans sa propre disparition. Accepter la vérité de n’être “rien”, cela ne pourrait, en toute logique, vouloir dire que disparaître. Et pourtant, accepter de n’être “rien”, et le faire, ne conduit nullement à disparaître, mais au contraire à intensifier l’étonnement, à lui donner toute latitude, et à devenir ainsi d’autant “plus” qu’on accepte de n’être “rien”. L’accepter totalement, s’abandonner tout entier à l’évidence de n’être rien, c’est se couler dans la vie qui nous crée, c’est devenir la vie par laquelle l’esprit “se” crée.
Certains prétendent que “je” aurait disparu de leur monde. Etonnant, non? Auraient-ils ainsi perdu la capacité de s’étonner? N’y a-t-il en eux plus d’étonnement à être étonné? Ils prétendent ne plus abriter le moindre “je” qui fasse obstacle à ce qui les traverse. Ils seraient devenus “ce qui est”. Tout ce qu’ils expriment ne serait plus “eux”, mais une parcelle du grand Tout dont ils font partie. Il n’est plus possible de les prendre à partie, car il n’y a plus nul “tu” face à soi, mais seulement un écho qui questionne la vanité du “je” qui s’étonne devant eux. Ils se donnent comme ayant trouvé la réponse en supprimant le questionneur. Et pourtant ils continuent de parler, de répondre à des questions (eux-mêmes n’en ont plus), en annulant le questionneur dans leur interlocuteur. Ne voient-ils donc pas qu’annuler le “tu” auquel ils s’adressent, loin d’être un geste silencieux qui ferait retourner la question au silence, est au contraire un geste bruyant qui nie précisément “ce qui est”. Car qu’y a-t-il au monde de plus essentiel que “toi”? Pourquoi continuent-ils d’ailleurs à parler, si ce n’est parce que, pour eux aussi, “toi” compte tellement?
Non, la négation ni la soustraction ne seront jamais une solution. On ne peut pas retrancher de l’être. On ne peut que l’assumer. Le paradoxe que “je” suis ne se résout pas par ma disparition, mais par ma découverte. Découvrir que celui qui me crée, celui qui crée mon être, c’est “je”. Et parce que cette découverte passe par l’acceptation inconditionnelle de n’être “rien”, elle apparaît aussi comme la solution non seulement vécue, mais aussi logique, de mon propre paradoxe.
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